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L'ARMEE DES OMBRES

- II -

Là, ils sont tous d’accord.
Ce serait le Chaos, l’Anarchie, le Bordel en un mot.
Mais surtout l’Inconnu.

Mais si nous, foule anonyme,
ne jouions plus le jeu ?
Si nous commençions d’exister ?
Si nous vivions notre aventure personnelle dans ce qu’elle a d’unique,
 de désirable,
Si nous cessions de contempler le spectacle de ce que nous sommes
 et de le cautionner
 et d’abdiquer -jour après jour- notre souveraineté,
Si nous crevions l’insupportable solitude,
Nous ne serions pas longs à nous rejoindre.


Car la situation ainsi créée sur le terrain qui nous concerne le plus directement
 et que nous connaissons vraiment
Nous permettrait de reconnaître nos complices
 et de rectifier doucement le tir
Afin de mettre le feu au point précis
 Qui fait brûler toute la prison.

Il nous faut nous instruire les uns les autres,
 apprendre ensemble à déchiffrer
les mensonges de l’Histoire par l’histoire du Mensonge.

Le mensonge,
cette époque y aura excellé, entraînant avec elle
 la confusion, la toute puissance des idéologies,
 leur faillite apparente (car tout finit par se savoir)
 ou leur cynisme triomphant.
Les dégâts sont énormes qui font le lit de la violence
de classe autant qu’individuelle
de toutes les violences économiques
 de toutes les violences d’Etat.

On tire sur tout ce qui bouge
 autrement.


Car tous ceux
 pour qui vivre n’est pas lettre morte
  mais conscience crue
Qui n’arrêtent pas leur geste à la satisfaction d’avoir dit merde !
 Ou d’en appeler à un autre pouvoir
  qui serait bien à eux
Et qui sont en désir,
En désir d’une vie qui ne soit pas à vendre,
Ceux-là sont en danger.

Et ce danger est tel
 qu’il faut que les égaux se sachent
 qu’ils soient conscients de ce qu’ils sont
Et que, ne désirant ni origines, ni pères, ni pouvoir, ni possessions,
 autrement dit
ayant choisi de n’avoir rien à perdre
Ils concrétisent leurs forces
 Par la reprise en main de leur propre destin
 Dans le refus de servir autre chose que leur envie de vivre
  libres
 Un mot qui signifie beaucoup.

Libres de s’inventer une vie, là.
 Là où ils survivent
  en esclaves apparents
  en seigneurs clandestins
 avec ceux que -dans l’acte- ils se sont reconnus comme complices.

Car la complicité ne nait pas simplement de l’idée
 Mais de la vérification par l’acte
 De la conscience d’une situation.

Et il est de ces actes
-irréversibles-
dans leur geste même
qui combat directement la situation imposée
qu’ils en dépassent toute réponse convenue dans un cadre donné.

Et ceux qui, anonymes, occupent des lieux à vivre,
 au nez de leurs propriétaires,
 ceux qui les y aident,
Ceux qui par une dérisoire -mais essentielle- grève de la faim,
posent les distances qui les guérissent de leur propre impuissance
Ceux qui luttent contre toutes les terreurs
 et revendiquent la dignité du choix,

De tous les résistants
Et de ceux qui, comme moi, cherchent
 dans la nuit des violences et des répressions
  une lueur d’aube
Pour ne citer que tous ceux là,
Je dis qu’ils nous aident à être.