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© Robert Laugier

QUAND L’OBÉISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE

second recueil,
-II- LES BRUTES


premier tableau : le travail

Je suis née prolétaire.

A l’infortune d’être née pauvre
s’ajouta celle d’être née fille
et la nécessité
si l’on veut rire et bien manger
d’être vraiment intelligente
tout en prostituant mon corps
à tous les spectres de la fatigue

Un jour,
ce corps, épuisé, me manqua
se raidit et s’absenta
Et je voulus dormir
Et je cessai de travailler
Et je volai mon salaire
A qui m’achetait le pouvoir
de résister
à la lente gangrène de l’épuisement de mon corps
occupé.

La machine continuait comme avant
le salaire tous les mois
mais un vide
à ma place...

*
La maladie ?
On y croit, c'est sacré, sauf en taule.

Elle fut pour moi réaction de santé,
Prise de risque, révolte,
refus évident
de continuer d’accepter
la stupide bien-portance
des économes
qui dosent leurs passions
et étalonnent leurs désirs
à la mesure communément imposée
et ne courent pas le risque
- le seul -
de se détruire en passant le cap d’un épuisement tel
qu’on s’y brise
ou qu’on en vit.

Il y a là un acte
qui en appelle
par la violence
à la conscience de ce que la vie n’est pas ce qu’elle pourrait être
et qui nous met dans la nécessité
réelle celle-là
- si l’on ne veut pas crever
ou habiter sa peur -
de trouver la thérapeutique vraie,
qui consisterait à
- jour par jour et obstinément -
réduire l’écart obscène entre cette vie
imposée et subie
et l’autre vie possible,
celle de la respiration
du trouble
des jeux
des plaisirs et des fantaisies,
celle de nos envies de rire, de divaguer
de sourire
de vivre sons
de vivre feu
d’être habités par nos demeures
et de danser à l’envers
en nous multipliant.

Ne pas savoir le Temps que l'on n'a pas choisi.