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GUY DEBORD, PASSAGE

extraits de “IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI”
in “ECRITS CINÉMATOGRAPHIQUES COMPLETS”
de GUY DEBORD
Paris, Editions Champ Libre, novembre 1978.


dits par
EMMANUELLE K.,
NATACHA NISIC,
ARIELLE BERNHEIM

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Ce fut dit par surprise, au théâtre “Les Etoiles”, un soir d'hiver à Paris, par trois femmes;
trois voix  essaimées dans la salle; juste une chandelle pour éclairer leurs trois visages.
C’est joyeux, le ton est heureux. Les femmes aussi. C’est très important ça..
Elles soufflent les chandelles à la fin et disparaissent.
Tout simplement.

 
E : C’était à Paris, une ville qui était alors si belle que bien des gens ont préféré y être pauvres plutôt que riches n’importe où ailleurs.
A : Il y restait un peuple, qui avait dix fois barricadé ses rues et mis en fuite des rois.
N : C’était un peuple qui ne se payait pas d’images.

A : Les maisons n’étaient pas désertes dans le centre, ou revendues à des spectateurs de cinéma qui sont nés ailleurs.
E : La marchandise moderne n’était pas encore venue nous montrer tout ce que l’on peut faire d’une rue.
N : Personne, à cause des urbanistes, n’était obligé d’aller dormir au loin.

E : Il y avait alors, sur la rive gauche du fleuve - on ne peut pas descendre deux fois le même fleuve, ni toucher deux fois une substance périssable dans le même état - un  quartier où le négatif tenait sa cour.
N : Ceux qui s’étaient assemblés là paraissaient avoir pris pour seul principe d’action le secret que le Vieux de la Montagne ne transmit, dit-on, qu’à son heure dernière,
A : “Rien n’est vrai; tout est permis ”.

N : Dans le présent, ils n’accordaient aucune sorte d’importance à ceux qui n’étaient pas parmi eux et je pense qu’ils avaient raison; et dans le passé, si quelqu’un éveillait leur sympathie, c’était Arthur Cravan, déserteur de dix sept nations, ou peut-être aussi Lacenaire, bandit lettré.

A : C’était le labyrinthe le mieux fait pour retenir les voyageurs.
N : Personne ne quittait ces quelques rues et ces quelques tables où le point culminant du temps avait été découvert.
E : Chacun buvait quotidiennement plus de verres qu’un syndicat ne dit de mensonges pendant toute la durée d’une grève sauvage.

N : Considérant les grandes forces de l’habitude et de la loi, qui pesaient sans cesse sur nous pour nous disperser, personne n’était sûr d’être encore là quand finirait la semaine;
A : et là était tout ce que nous aimerions jamais.
E : Le temps brûlait plus fort qu’ailleurs et manquerait.
     On sentait trembler la terre.

N : La seule cause que nous ayions soutenue, nous avons du la définir et la mener nous-mêmes.
E : Et il n’existait rien au-dessus de nous que nous ayions pu considérer comme estimable.

A : La formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée dans les livres, mais en errant.
N : C’était une dérive à grandes journées, où rien ne ressemblait à la veille et qui ne s’arrêtait jamais.
E : Surprenantes rencontres, obstacles remarquables, grandioses trahisons, enchantements périlleux, rien ne manqua dans cette poursuite d’un autre Graal néfaste, dont personne n’avait voulu.

N : Ce que nous avions compris, nous ne sommes pas allés le dire à la télévision. Nous n’avons pas aspiré aux subsides de la recherche scientifique, ni aux éloges des intellectuels de journaux.
A : Nous avons porté de l’huile là où était le feu.

E : Ainsi fut tracé le programme le mieux fait pour frapper d’une suspicion complète l’ensemble de la vie sociale : classes et spécialisations, travail et divertissement, marchandise et urbanisme, idéologie et Etat, nous avons démontré que tout était à jeter.
N : Et un tel programme ne contenait nulle autre promesse que celle d’une autonomie sans frein et sans règles.                                                                                                                  

A : Paris, où l’on pouvait si bien passer inaperçu, était encore au milieu de tous nos voyages, comme le plus fréquenté de nos rendez-vous.
N : Il faudrait bientôt la quitter, cette ville qui pour nous fut si libre, mais qui va tomber entièrement aux mains de nos ennemis.
E : Car notre intention n’avait été rien d’autre que de faire apparaître une ligne de partage entre ceux qui veulent encore de ce qui existe et ceux qui n’en voudront plus.

A : Les avant-gardes n’ont qu’un temps; et ce qui peut leur arriver de plus heureux, c’est, au plein sens du terme, d’avoir fait leur temps.
E : Je me demande ce que certains avaient espéré de mieux ?

N : Après cette splendide dispersion, j’ai reconnu que je devais, par une soudaine marche dérobée, me mettre à l’abri d’une célébrité trop voyante.

A : On sait que cette société signe une sorte de paix avec ses ennemis les plus déclarés quand elle leur fait une place dans son spectacle.

E : Mais je suis justement, dans ce temps, le seul qui ait quelque célébrité, clandestine et mauvaise, et que l’on n’aie pas réussi à faire paraître sur cette scène du renoncement.

N : J’ai fait en sorte qu’aucune pseudo-suite ne vienne fausser le compte rendu de nos opérations.

E : Et toutes ces années passées en ayant toujours, pour ainsi dire, le couteau à la main.
A : Il n’y a pas de folie plus grande que l’organisation présente de la vie.
N : Mais qu’importe ! Les naufrageurs n’écrivent leur nom que sur l’eau.

E : Et moi, que suis-je devenu au milieu de ce désastreux naufrage, que je trouve nécessaire; auquel on peut même dire que j’ai travaillé, puisqu’il est assurément vrai que je me suis abstenu de travailler à quoique ce soit d’autre ?

N : Personne ne me fait la grâce de penser que je n’ai pas réussi dans les affaires du monde.
A : Mais fort heureusement personne ne pourra dire non plus que j’y ai réussi.

N : Il faut donc admettre qu’il n’y avait pas de succès ou d’échec pour Guy Debord et ses prétentions démesurées.

E : Il n’y aura pour moi ni retour ni réconciliation
      La sagesse ne viendra jamais.

GUY DEBORD